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Causerie

Ce serait manquer à tous les devoirs d'un chroniqueur que de passer sous silence L'affaire Rodin-Balzac, qui a fait couler autant d'encre que les polémiques électorales. On sait que la Société des gens de lettres, tardivement soucieuse de réparer l'oubli injustifiable dont Balzacreste victime, — car l'auteur de la Comédie Humaine n'a pas encore de monument en un temps qui s'en montre si prodigue, — avait commandé au sculpteurRodin une statue du grand romancier.

Rodin se mit au travail. Après de laborieuses études et de nombreux rappels de la Société, il finit par modeler une statue qui est exposée au Salon de cette année. Jamais oeuvre d'art ne fut plus ardemment discutée. Il faut remonter jusqu'aux souvenirs lointains et orageux de Manet, pour trouver un tel dénigrement d'un côté et pareil enthousiasme de l'autre, tandis qu'entre ces deux camps d'adversaires et d'amis, le grand public fait de vains efforts pour comprendre et peut-être n'est-il pas loin de croire à une mystification.

Balzac est représenté en robe de chambre, mais la tête, seule, est faite. Le reste est un boudin informe, un gros sac, un tas de quelque chose qui tient lieu ?? Balzac de corps et d'anatomie. Je sais bien que le géant du roman ressemblait assez à un tonneau. Le seul portrait connu que nous ayons de lui, et qui est au musée de Versailles, nous le montre, entassé dans une sorte de robe monacale, retenue par une cordelière sur un ventre copieux, et cette effigie n'a rien de commun avec l'Apollon du Belvédère, malgré le relief des traits vigoureux et l'éclat du regard profond. Cependant Balzacconservait encore l'aspect humain, et, dans la statue de Rodin, dont la tête porte néanmoins la griffe d'un maître, c'est tout au plus si on devine, avec une extrême bonne volonté, que le plâtre pourrait bien avoir la prétention de représenter un homme.

Cela n'empêche pas les admirateurs quand même de crier au symbole prestigieux, au génie incompris. Pour eux, le contraste du visage si expressif et du corps si lourdement matériel, c'est toutBalzac —par l'antithèse de l'homme grossier physiquement, et cependant sublime par les dons de l'esprit... Quant aux critiques, c'est pour eux la déchéance d'un grand talent, ou l'erreur volontaire d'un artiste désireux d'épater ses contemporains.

Il y a aussi une troisième opinion qui pourrait bien être la vraie. Rodin est un homme qui n'aime travailler qu'à ses heures, laissant venir l'inspiration à son gré sans la poursuivre, et la mûrissant longuement. Or la Société des gens de lettres le harcelait. On lui adressait sommation sur sommation pour qu'il fût prêt au moment du Salon de cette année. Il n'est pas invraisemblable de croire que, dans un accès de méchante humeur, et pour se débarrasser des importuns, il ait envoyé à l'exposition une oeuvre à peine ébauchée, avec la tête seule vivante au-dessus du bloc de plâtre...

Quoi qu'il en soit de ce Balzac tant discuté, refusé avec fracas par la Société des gens de lettres, il n'en reste pas moins acquis que Rodin l'a vendu un joli denier, trente mille francs, à un amateur qui veut en faire l'ornement de son jardin. Seul, Balzac aurait le droit de se plaindre. Lui qui écrivit les admirablesScènes de la Vie Parisienne, il n'aura pas de si tôt sa statue sur une des places de Paris...

Il lui arrive une autre mésaventure au pauvre grand homme ! Voilà que des chercheurs viennent de découvrir qu'il s'appelait Balzac tout court et qu'il n'eût jamais aucun droit à la particule.

Ce serait un rude coup pour lui s'il était encore au monde. Balzac avait le travers de la noblesse poussé jusqu'à la manie. Il était puérilement fier d'écrire un " de " devant son nom, comme si un grand homme avait besoin de cette distinction pour émerger de la foule. Il tenait à ses armes apocryphes, à son arbre généalogique qu'il disait illustre, touffu et antique, — plus encore qu'à son renom littéraire. Et pour faire croire que réellement il était " né ", il recherchait avec excès, dans ses oeuvres, toutes les occasions d'étaler une science du blason que d'Hozier en personne aurait pu lui envier.

Il y a donc quelque cruauté à lui enlever du même coup et son titre de noblesse et son droit si pleinement acquis à la statue sur une place publique. Balzac n'est pourtant pas, comme Casimir Delavigne, de ces morts « qu'il faut qu'on tue »!

Mais qu'importe, avec ou sans statue, avec ou sans particule, Balzac n'en est pas moins un des colosses littéraires de ce siècle, une gloire incontestée dont l'éclat ira croissant, car il fut un créateur et un chef d'école.

Son vrai monument, tel que Rodin n'en fera jamais, sa noblesse, plus haute que celle des croisades, c'est la Comédie Humaine : elle peut braver les sculpteurs et les généalogistes !

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